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Toutes les preuves

La frontière et le carburant

Deux frontières, cinquante-huit stations, et le point précis où la certitude commence à coûter cher.

Demandez à quiconque est entré en Andorre plus de deux fois ce qu’il pense du prix de l’essence, et il balaiera la question avant que vous l’ayez finie. Pas cher, ici, évidemment — comme l’eau mouille, comme les dimanches sont calmes. On fait le plein sans regarder le panneau. C’est dire à quel point on en est sûr.

C’est précisément ce qui trahit. Pas l’ignorance — la confiance. Cette variété-là, bien installée, qui a cessé de vérifier parce qu’à un moment, elle a cessé d’en avoir besoin. Deux pompes plus loin, quelqu’un consulte son téléphone avant de se décider. C’est celui-là qui obtient vraiment le prix dont l’autre se vante de mémoire.

Voici ce que la mémoire tait : un prix, à l’instant où vous le lisez, est déjà la photographie d’un endroit où se trouvait la réalité, un peu plus tôt. Cinquante-huit stations ne partagent pas un seul chiffre, et celui de n’importe laquelle est une promesse vieille de quelques heures — pas un fait présent, ni celui que vous avez en tête, ni, à proprement parler, celui que vous venez de lire trois secondes plus tôt.

Les deux routes d’entrée rendent la chose concrète. La Farga-de-Moles depuis l’Espagne, Pas de la Casa depuis la France — chacune avec sa file les mauvais matins, chronométrée et affichée, non devinée, et ni l’une ni l’autre d’accord avec elle-même une heure plus tôt. Un détour de dix kilomètres ne se rentabilise qu’à partir du moment où l’économie dépasse ce que le détour lui-même a coûté en carburant.

Qu’il soit noté : ce point précis où l’habileté cesse de se payer toute seule et commence à coûter de l’essence.

Au-delà, on n’économise plus. On roule en un petit cercle, très content de lui.

Ou ne calculez rien. Prenez la première pompe venue. Personne ne vous en empêche, et le réservoir n’y voit aucune différence — il n’en a jamais vu, et c’est là, à la fois, tout le problème et tout le soulagement.

Remarquez, en terminant cette phrase, ce que vous êtes en train d’en faire : classer l’affaire comme un fait désormais acquis, comme ce conducteur si sûr de lui a classé pas cher ici voici quelques années — vrai le jour où c’est né, et qui s’épuise depuis. On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, dit le vieil adage — cité, le plus souvent, par des gens qui n’ont jamais vérifié si l’eau était d’accord.

Quelque part derrière vous, en ce moment même, sur un panneau que vous avez cessé de regarder, un chiffre change. Il n’a pas arrêté depuis que vous lisez ces lignes. Il recommencera avant que vous n’atteigniez le rond-point.